L'Union contestée
En décembre 1481 meurt Charles V d'Anjou, dernier comte indépendant de Provence. Louis XI charge aussitôt Palamède de Forbin de prendre possession du pays en son nom. Dès le 29 et le 30 décembre, Forbin convoque les États à Aix par l'entremise du sénéchal Pierre de la Jaille, pour leur notifier la désignation du roi de France comme héritier de Charles III. Le 1er janvier 1482, Forbin remplace ce même sénéchal par son propre gendre, Raymond de Glandevès, verrouillant ainsi l'appareil provincial avant même le vote des États.
Le vote arrive deux semaines plus tard. Le 15 janvier 1482, sous l'impulsion de Forbin, les États adoptent un cahier de cinquante-trois chapitres qui forme ce que les historiens appellent depuis la Constitution provençale. Son premier article reconnaît déjà le roi de France comme comte de Provence. Quatre ans plus tard, en août puis en octobre 1486, les États demandent à Charles VIII l'union définitive et perpétuelle du comté à la couronne, obtiennent satisfaction par lettres patentes, et voient cette union solennellement consacrée à Aix le 9 avril 1487.
Deux dates se disputent depuis le titre de vrai rattachement. La tradition historique a retenu 1486-1487, plus solennelle, plus citée. Busquet la conteste avec vigueur. Pour lui, l'acte décisif est déjà accompli le 15 janvier 1482 : les États y fixent par leur vote les conditions précises de l'autonomie provençale, quand la déclaration de 1486-1487 ne fait que reformuler l'essentiel dans des termes plus cérémonieux et moins précis. Il écrit : « La déclaration d'octobre 1486, avril 1487 a enchanté les historiens ultérieurs plus encore que les Provençaux contemporains. Très abusivement ils se sont plu à dater de 1486 l'Union de la Provence à la France, alors que le 15 janvier 1482 les États l'avaient ratifiée en fixant par leur vote les conditions de l'autonomie, beaucoup plus précises que les formules de 1486. ». Les trois sources s'accordent sur le calendrier lui-même. Leur désaccord porte sur lequel de ces trois moments, 1482, 1486 ou 1487, constitue le véritable rattachement, et ce débat reste ouvert.
L'après-Union ne se règle pas d'un coup. En 1489, la cour de France institue au-dessus du sénéchal un gouverneur de Provence, doublant ainsi l'autorité locale. Le doublon tourne à la crise : en 1493, une guerre civile éclate à Marseille entre gouverneur et sénéchal, et ne se referme que par la fusion des deux charges au profit de Philippe de Hochberg. Quelques années plus tard, Louis XII engage une réforme judiciaire majeure. La réforme s'ouvre dès 1501 et se conclut en 1502, quand l'édit de Lyon crée le Parlement de Provence à Aix, placé sous la présidence d'officiers étrangers au pays malgré les résistances provençales.
Les invasions impériales
Le XVIe siècle apporte à la Provence deux invasions venues de l'est. En 1524, les troupes impériales, guidées par le connétable de Bourbon passé à l'ennemi, prennent Toulon puis Aix et assiègent Marseille. Honoré de Puget est exécuté sur ordre de François Ier. L'année suivante, en 1525, le roi lui-même est vaincu et capturé à Pavie. La Provence retrouve un moment de faste en 1533, quand le mariage du futur Henri II et de Catherine de Médicis se célèbre à Marseille en présence du pape Clément VII.
La seconde invasion, en 1536, est d'une tout autre ampleur : Charles Quint la conduit en personne, franchit le Var, et se fait proclamer roi d'Arles à Aix pendant sa campagne, avant d'être finalement arrêté devant Marseille et Arles. Cette différence de commandement entre les deux invasions n'est pas un détail d'érudition : Busquet confirme que 1524 se joue sans la présence de l'empereur, quand 1536 se joue avec lui.
L'édit de Joinville et Villers-Cotterêts
En 1535, l'édit de Joinville referme l'épisode ouvert par les invasions et fixe pour longtemps le cadre administratif de la province. Il crée six sénéchaussées, à Aix, Arles, Draguignan, Digne, Forcalquier et Marseille. Busquet le tient pour l'acte fondateur du statut provençal moderne : « L'édit de Joinville a été capital dans l'histoire de la Provence. [...] Il marqua véritablement, en ce pays, le début de l'ère de la monarchie française. ».
Quatre ans plus tard, en août 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts impose que les actes de justice soient rédigés en français et non plus en latin. Elle est déclarée applicable à la Provence le 17 octobre suivant. Cette ordonnance a longtemps été lue comme une mesure dirigée contre les parlers locaux. Busquet écarte cette lecture et en précise l'effet réel : « Mais la vérité est qu'elle ne visait nullement l'éviction des idiomes locaux, mais bien celle du latin. Elle n'eut pas moins pour effet d'éliminer rapidement le provençal de la langue écrite, où son usage était en progrès. ». Deux affirmations tiennent dans cette phrase, et toutes deux comptent. La cible visée par le pouvoir royal était le latin des actes, non le provençal. Mais l'effet produit fut la disparition rapide du provençal comme langue de l'écrit, à un moment précis où son usage y progressait. C'est la seule indication du corpus sur un mouvement d'expansion du provençal écrit avant 1539, et elle mérite d'être retenue comme telle : une langue en progrès, interrompue net par une loi qui ne la visait pas.
La langue à cette époque
La Provence est le dernier des pays d'oc à passer au français dans l'écrit, et elle le fait avant même l'édit de Villers-Cotterêts : selon Blanchet, ce basculement s'opère « fin XV° début XVI°, avant 1539 ». L'ordonnance d'août 1539 n'introduit donc rien de neuf sur ce plan : elle confirme et accélère un mouvement déjà engagé. Ce mouvement s'inscrit dans une série de textes royaux antérieurs. Dès 1490, l'édit de Moulins de Charles VIII ouvre le processus de remplacement du latin par les idiomes modernes dans la justice, un processus que Blanchet dit avoir requis quatre édits royaux successifs tant la résistance du latin, « symbole de tout un monopole du pouvoir des élites », y était forte. Entre-temps, la création du Parlement d'Aix, en 1501-1503, substitué aux États de Provence, contribue elle aussi à l'expansion du français avant 1539 : ce Parlement rend ses arrêtés en français.
L'édit d'Is-sur-Tille de 1536, pris par François Ier à la suite de l'édit de Joinville de 1533, illustre la marge qui subsiste encore à cette date pour le provençal dans l'écrit officiel. Il prescrit que les procès criminels et les enquêtes de Provence soient désormais faits « en français ou à tout le moins en vulgaire dudit pays », précision que Blanchet traduit sans détour : « C'est à dire en provençal ». Le provençal reste donc, jusqu'à cette date, une langue de recours légitime pour la justice, à défaut du français.
Après 1539, le provençal ne disparaît pas d'un coup de l'écrit officiel. Blanchet relève que des textes officiels en cette langue continuent d'être rédigés jusqu'à la fin du XVIe siècle : le 13 juin 1543, le conseil municipal de Saint-Tropez arrête en provençal une décision sur la défense de la ville contre les galères espagnoles, et à Toulon, les preconizationes municipales, écrites en latin en 1394, sont traduites en provençal par D. Balthazarem pour le conseil municipal en 1557. Cette persistance a ses limites : le provençal disparaît de l'écrit officiel au milieu du XVIIe siècle, comme les manuscrits en témoignent.
De cette évolution institutionnelle naît, à partir du XVIe siècle, une diglossie que Blanchet qualifie de stable jusqu'en 1789. Le français, qui ne se répand guère au-delà des milieux aisés, des administrations et des intellectuels, hérite des fonctions sociales autrefois tenues par le latin et devient la marque des classes supérieures et de l'écrit. Le provençal, lui, reste l'unique langue connue et employée par l'immense majorité de la population, en toutes circonstances. Selon Blanchet, cette diglossie relève des rapports conflictuels entre classes sociales autour du contrôle du pouvoir, la connaissance du français et de l'écriture étant devenue une condition d'accès à ce pouvoir. Il écarte expressément la lecture concurrente, qui y verrait une rivalité de type ethnico-nationaliste entre Français et Provençaux.
Blanchet consacre à cette rupture du XVIe siècle un désaccord frontal avec Lafont, tenant d'une lecture unifiante des langues d'oc. Là où Lafont situe une fracture entre un ancien état de la langue devenu incompréhensible et un état moderne perçu à travers une notation étrangère, Blanchet la situe ailleurs : entre un idiome autrefois écrit par une classe dominante, celle des clercs, et un idiome désormais oral, celui d'une classe dominée et illettrée. Il y voit, contre la lecture de Lafont, une affirmation naissante de l'identité culturelle d'une classe qui refuse le modèle des classes dominantes.
Blanchet démonte également l'idée reçue selon laquelle les écrivains provençaux du XVIe siècle écriraient « à la française ». Il la juge « totalement fausse » : leurs systèmes graphiques restent autochtones à plus de 80 %, et même à plus de 90 % chez certains, notamment Tronc. Ce que ces systèmes ont de comparable au français tient à une part savante et étymologisante limitée ; leur trait le plus différentiel demeure leur souplesse phonogrammique. Blanchet forge à ce propos la notion d'« écriture de parole » : une graphie adaptée à l'oralité, sans norme imposée d'en haut, à un moment où le provençal devient une langue essentiellement orale, propre aux classes analphabètes.
La vie littéraire et savante de la période garde des traces datées. Les Chansons du Carrateyron, publiées anonymement à Aix en 1530, offrent un exemple d'expression populaire en provençal. La première presse d'imprimerie de Provence s'installe à Orange en 1573 seulement, un retard qui explique en partie la faiblesse de la production imprimée en français dans la province au XVIe siècle. En 1575, Jean de Nostredame, frère de Nostradamus, publie en français son ouvrage Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux, où il affirme que les troubadours étaient spécifiquement provençaux. Du côté du théâtre populaire, la pièce judéo-comtadine La Reine Esther, publiée en 1774 par deux rabins, illustre la vitalité d'un idiome particulier, le judéo-comtadin, provençalo-hébraïque, porté par les juifs du Comtat. Enfin, le provençal devient, au XVIIIe siècle, un objet d'attention savante : les premiers dictionnaires de langue provençale datent de cette période, celui de Pellas en 1723, celui de Puget en 1747, celui d'Achard en 1785, suivi de son Dictionnaire de la Provence et du Comtat Venaissin en 1787, qui affirme, aux côtés du Voyage littéraire en Provence de Papon (1780), la grandeur de l'héritage culturel et linguistique des Provençaux.
Un fait vient contredire l'image d'une langue chassée de l'écrit. Casaulx introduit l'imprimerie à Marseille en 1595, une ville jusqu'alors tributaire d'Avignon et d'Aix, et la première presse marseillaise imprime les Obros et rimos provençalos de Bellaud de la Bellaudière. Cinquante-six ans après Villers-Cotterêts, le premier livre sorti des presses de la ville est un livre en provençal, et Bellaud reste le seul auteur de langue provençale que le corpus historique nomme pour toute la période.
Casaulx, dictateur de Marseille
Les guerres de religion, qui traversent la Provence de 1561 à 1598, produisent à Marseille un épisode à part : quinze années durant lesquelles la ville échappe à toute autorité, royale ou ligueuse. En octobre 1591, profitant du désordre entre les deux Parlements rivaux d'Aix et des ambitions du duc de Savoie, Charles de Casaulx s'empare du pouvoir à Marseille. Il ne le lâchera plus jusqu'à sa mort.
Casaulx gouverne en maître absolu. Il prend le fort Notre-Dame de la Garde, verrouillant ainsi la ville par le haut comme par le bas, et mène une administration tyrannique dictée par les nécessités du siège permanent. Mais son pouvoir n'est pas que militaire : en 1593, il fonde l'Hôtel-Dieu, et en 1595, il dote Marseille de sa première imprimerie, la ville devant jusque-là faire imprimer ses textes à Avignon ou à Aix. Cette première presse marseillaise sort les Obros et rimos provençalos de Bellaud de la Bellaudière, et ce choix dit assez ce que le dictateur voulait laisser derrière lui. Pendant ce temps, le reste de la Provence bascule dans le camp d'Henri IV : le 5 janvier 1594, le Parlement ligueur d'Aix, seul et non encore réuni au Parlement royaliste replié à Manosque, reconnaît le nouveau roi. La fusion des deux Parlements n'a lieu qu'en juin de la même année, quand le Parlement royaliste rentre à Aix.
Casaulx, lui, ne se rallie pas. Inquiet de voir la reconquête d'Henri IV se refermer sur Marseille, il négocie en secret avec l'Espagne par l'intermédiaire de Charles Doria, puis envoie fin 1595 une ambassade secrète à Philippe II. Le président Étienne Bernard, envoyé secret du roi de France, tente en vain de le faire changer d'avis au début de janvier 1596. Un complot se noue alors autour de Pierre Libertat, un proche de Casaulx acheté par le duc de Guise. Le 10 février, Guise fixe au 17 la date de l'action.
Le 17 février 1596, à la porte Réale de Marseille, Libertat feint d'aider Casaulx puis le frappe. Busquet en donne le récit dans toute sa brutalité : « Libertat s'avance et, par deux fois, lui passe son épée à travers le corps. Barthélemy Libertat, frère de l'assassin, achève à coups de pique le dictateur tombé à terre. Pas un des gardes de l'escorte n'avait fait un pas pour défendre le premier consul : la trahison l'enserrait de toutes parts. ». Les troupes royales entrent aussitôt dans la ville, et le président Étienne Bernard parcourt les rues en acclamant le roi. La dictature marseillaise s'éteint avec son fondateur.
Le siècle des rébellions et l'entrée de Louis XIV
Le XVIIe siècle provençal ne pacifie pas la province, il déplace ses fronts. En 1630, l'édit des Élus substitue des agents royaux aux États pour la levée de l'impôt. La riposte aixoise éclate le 19 septembre 1630, journée dite des Cascaveù, menée par le président de Coriolis, qui chasse le consul Forbin et l'intendant Dreux d'Aubray. Un peu plus de vingt ans plus tard, la Fronde provençale polarise Aix entre Sabreurs et Canivets, tandis que la guerre du Semestre, née de l'édit de Fontainebleau d'octobre 1647, dédouble les charges de parlementaires.
Louis XIV clôt cette période à sa manière. Le 2 mars 1660, il pénètre lui-même dans Marseille par une brèche des remparts, geste voulu comme une leçon. Les 5 et 7 mars suivants, des lettres patentes réorganisent le régime municipal marseillais : la charge de viguier est confiée à vie, puis, par de nouvelles lettres du 7 mars 1662, rendue héréditaire, au profit de Fortia de Piles. Marseille perd ainsi le dernier reste de son autonomie communale.
La peste de 1720
En 1713, la paix d'Utrecht relance à Marseille le commerce du Levant. Sept ans plus tard, ce commerce apporte la catastrophe. Le 25 mai 1720, le navire le Grand Saint-Antoine arrive devant Marseille, porteur de la peste. Le capitaine Chataud avait pourtant signalé l'état sanitaire du bord, et la quarantaine imposée au navire fut allégée sans justification. Un jugement de l'Amirauté rendu en 1723 éclaire la raison de cette indulgence : un des échevins alors en fonction, J.B. Estelle, ainsi que ses associés, étaient propriétaires de cette cargaison, estimée à cent mille écus. Busquet note que la trace de cette collusion fut ensuite maquillée : « sa déposition fit immédiatement l'objet d'une atténuation calculée et ensuite d'un maquillage, toujours visible sur les registres de la Santé, à sa date ».
La maladie se propage alors avec une rapidité foudroyante, de Marseille à toute la Provence occidentale. Les cadavres s'entassent à l'esplanade de la Tourette, faute de bras et de temps pour les ensevelir. Le nettoyage de l'esplanade n'intervient que le 16 septembre 1720, mené par le chevalier Roze avec des forçats fournis par le bailli de Langeron, sous la surveillance des échevins, dont le même Estelle. Face à l'épidémie, l'évêque de Marseille, Monseigneur de Belsunce, choisit l'exposition personnelle : il célèbre la messe en plein air, pieds nus, le 1er novembre 1720, puis conduit le 31 décembre une procession générale d'actions de grâces, alors que l'épidémie recule enfin.
L'épidémie gagne ensuite la banlieue marseillaise, puis d'autres villes de Provence, épargnant seulement La Ciotat, qui doit son salut à son isolement. Le Parlement d'Aix se replie à Saint-Rémy puis à Frigolet. Arles connaît en 1721 un sursaut meurtrier de l'épidémie. Les quarantaines ne sont levées à Marseille qu'en novembre de la même année, et l'épidémie, au total, s'éteint en mai 1722, après avoir emporté près de 40 000 morts.
Vers la Révolution
Le reste du siècle voit la Provence traversée par les conflits européens, Marseille et Toulon servant de bases navales pendant la guerre de Sept Ans, puis par les remous du despotisme éclairé sous Louis XV et Louis XVI. Le 12 janvier 1775, la foule aixoise acclame les Messieurs du Parlement, réinstallés après leur rappel par Louis XVI. Fin 1787, le roi convoque les assemblées provinciales sous leur ancienne forme, tiers état, clergé et noblesse. Le mouvement de réforme s'accélère en 1788 et 1789, aggravé par le gel des oliviers qui frappe la province pendant cet hiver-là.
Le 30 janvier 1789, Mirabeau prononce à Aix un discours qui appelle la nation provençale à faire valoir ses droits. Le printemps qui suit mêle enthousiasme électoral et colère devant la cherté des vivres, puis, fin mars, une flambée d'émeutes traverse toute la province autour des assemblées de vote. Le 19 août 1789, des émotions populaires sanglantes secouent Marseille, avant que les rebelles ne soient relaxés à l'appel de Mirabeau.
Le récit provençal de l'Ancien Régime se referme sur un dernier partage. Le 22 décembre 1789, l'Assemblée nationale décrète la division du royaume en départements. La Provence s'y trouve aussitôt disputée : la querelle oppose les partisans de Sinéty à ceux de Bouche sur le tracé du découpage, et c'est Aix qui l'emporte, devenant le chef-lieu du nouveau département. Trois siècles après la Constitution provençale de 1482, la province cesse d'exister comme entité administrative, et cède la place à un découpage entièrement nouveau.
Chronologie
Sources de la page
- Maurice Agulhon et Noël Coulet, Histoire de la Provence, collection Que sais-je ?
- Raoul Busquet, Histoire de Provence.
- Philippe Blanchet, Le provençal, essai de description sociolinguistique et différentielle, Peeters, 1992.
- Wikipédia, article « Histoire de la Provence » et articles liés.