La Révolution et la fin de la Provence politique
Mars 1789 ouvre en Provence rurale la première poussée de révoltes antinobiliaires, pendant qu'à Aix Mirabeau appelle la nation provençale à faire valoir ses droits. La Révolution commence en ville : à Marseille, ce sont les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas qui tombent, et leur chute y vaut ce que la Bastille vaut à Paris, tandis qu'à Aix les combats en retraite du conservatisme sont menés, selon la formule de Michel Vovelle citée par Agulhon et Coulet, « par les nostalgiques des vieilles institutions ». Avignon et le Comtat Venaissin, disputés entre partisans du rattachement à la France et fidèles au pape, ne rejoignent le royaume qu'après deux années de luttes, votées le 14 septembre 1791.
Le paroxysme révolutionnaire de 1792 et 1793 mêle la province au sort de la nation. Les Marseillais sont au premier rang de l'assaut des Tuileries le 10 août 1792, avant que le fédéralisme ne pousse Marseille, Aix, Arles et surtout Toulon à la rupture avec la Convention. La reprise de Toulon aux Anglais, le 18 décembre 1793, marque le début de la carrière militaire de Bonaparte et laisse pour longtemps un discrédit national attaché au royalisme provençal. La Terreur châtie ce fédéralisme de septembre 1793 à septembre 1794, suivie d'une Terreur blanche qui, à l'été 1795, ensanglante le fort Saint-Jean puis le château de Tarascon. La municipalité de Marseille affiche pourtant encore en provençal, sur ses murs, la Déclaration des droits et la Constitution, avant que les décrets de l'an II n'imposent le français comme seule langue de l'instruction publique et des actes officiels.
Le 22 décembre 1789, l'Assemblée nationale décrète la division du royaume en départements. La Provence, dont le principe d'un partage avec la Haute-Provence est acquis dès février 1790, se voit découpée en quatre départements, complétés par la création du Vaucluse le 12 août 1793 pour intégrer Avignon et le Comtat. Trois siècles après la Constitution provençale de 1482, la province cesse d'exister comme entité administrative.
Le dix-neuvième siècle, entre Empire et Républiques
L'Empire tombe en 1814. L'année suivante, Napoléon débarqué de l'île d'Elbe bivouaque à Cannes puis à Grasse le 1er mars 1815, avant de remonter vers Paris par les Alpes. La nouvelle de Waterloo déclenche en juin 1815 l'explosion du royalisme marseillais et une seconde Terreur blanche, pendant que le comté de Nice repasse la même année sous contrôle piémontais. Le premier dix-neuvième siècle provençal balance entre poussées libérales et fidélités royalistes, jusqu'au débarquement manqué de la duchesse de Berry près de Marseille, fin avril 1832.
Le chemin de fer relie Avignon à Marseille en 1848, année où les journées de juin trouvent leur écho marseillais. Le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, fait de la Provence le principal foyer des insurrections républicaines de toute la France, une préfecture, celle de Digne, étant occupée cinq jours par les partisans de la résistance constitutionnelle. En 1860, le traité de Turin rattache définitivement le comté de Nice à la France et recrée le département des Alpes-Maritimes, complété l'année suivante par l'annexion de Menton et de Roquebrune.
L'industrialisation transforme alors Marseille en port d'empire. Le Second Empire, selon le mot de Raoul Busquet rapporté par Agulhon et Coulet, « a fait Marseille contemporaine » : la ville passe de 195 000 habitants en 1851 à 312 000 vingt ans plus tard. Politiquement, la province bascule à gauche : les Bouches-du-Rhône élisent les socialistes Clovis Hugues et Antide Boyer en 1885, et Marseille, Berre, La Ciotat puis Toulon se dotent de maires socialistes entre 1892 et 1893.
Le vingtième siècle, guerres et mutations
La mobilisation générale d'août 1914 enregistre 140 000 hommes dans les casernes provençales et fait de Marseille un port de guerre. Le mois suivant, un article du journal Le Matin, généralisant sans mesure la conduite du quinzième corps d'armée dans la bataille des frontières, jette pour des décennies un discrédit injuste sur la combativité des Provençaux. Le Front populaire atteint en 1936 sa plus grande extension électorale en Provence. Fin octobre 1938, l'incendie des Nouvelles Galeries à Marseille fait plus de soixante-dix morts et précipite la mise sous tutelle de l'administration municipale marseillaise.
Le 11 novembre 1942, les armées allemande et italienne envahissent la zone jusque-là non occupée, et la flotte française se saborde à Toulon pour échapper à l'ennemi. Des maquis se développent en Haute-Provence, dans le Vaucluse et le Var, jusqu'au débarquement allié en Provence, le 15 août 1944. Marseille est libérée le 23 août, et la garnison allemande retranchée à Notre-Dame-de-la-Garde, à Toulon, capitule le 28 août. De grandes grèves secouent la Provence à l'automne 1947, avec pour épisode le plus dramatique la journée marseillaise du 12 novembre. La même année, le rattachement de Tende et de La Brigue à la France met fin à cinq cent cinquante-neuf ans de division du territoire provençal amorcée en 1388.
Le barrage de Serre-Ponçon entre en eau en 1955. Le général de Gaulle vient rallier l'état-major socialiste marseillais au oui au référendum de septembre 1958, et les événements de mai 1968 bouleversent les universités d'Aix et de Marseille. Le découpage administratif se stabilise : les Basses-Alpes deviennent les Alpes-de-Haute-Provence en 1970, et le Var reçoit Toulon comme chef-lieu en 1974, au lieu de Draguignan. La mort de Gaston Defferre, maire de Marseille, en mars 1986, accentue le déclin du socialisme local, et les élections de 1993 et 1995 confirment le basculement politique de la Provence vers la droite.
Le Félibrige et la rupture de la langue
Tandis que Marseille devient port d'empire, la langue provençale entre dans le mouvement inverse. Le décret Lakanal de 1794 tolère encore « l'idiome du pays » comme simple moyen auxiliaire de l'enseignement, avant que la période de 1795 à 1800 ne soit, selon les mots d'A. Brun cités par Blanchet, « de beaucoup la plus lamentable pour la distribution de l'enseignement élémentaire », faute de maîtres et de moyens. Blanchet note un paradoxe : la Révolution et le Consulat manquaient de tout ce qu'il fallait pour faire appliquer leurs décrets sur la langue, si bien que le peuple provençal continue longtemps à parler sa langue en public, y compris dans les clubs patriotiques, alors même que l'écrit passe au français. Le vrai basculement se joue plus lentement, porté par la scolarisation : le français descend les étages de la société provençale entre 1830 et 1930, gagnant les notables avant le peuple, tandis que le provençal reste, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, la langue la plus parlée, y compris dans les grandes villes.
C'est dans ce contexte de menace que naît le Félibrige, le 21 mai 1854, au château de Fontségugne, près de Châteauneuf-de-Gadagne : sept jeunes poètes, Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Giéra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan, s'y donnent pour objectif de restaurer la langue provençale et d'en codifier l'orthographe. Agulhon et Coulet y voient l'apparition d'un « traditionalisme conscient » face à la modernisation économique et sociale de la Provence. La graphie que codifient Roumanille puis Mistral, amorcée dès 1852 avec Li Prouvençalo et perfectionnée en 1853 par La Part dóu Bon Diéu, se fixe entre le premier Armana Prouvençau de 1855 et la parution de Mirèio en 1859, qui donne à Mistral la célébrité. Elle s'imposera au point de servir, selon Blanchet, à environ quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l'écriture du provençal, bien au-delà de la Provence, jusqu'en pays niçois, en Gascogne, en Béarn et en Auvergne.
Mistral publie en 1904 son prix Nobel de littérature, récompense d'une œuvre entièrement écrite en provençal, dont il consacre le montant à la fondation du Museon Arlaten. Blanchet souligne que ce rayonnement littéraire se double d'un échec politique : le Félibrige a obtenu fort peu pour la langue en fait de mesures réelles, ayant toujours refusé le terrain des institutions et des partis. Blanchet lui accorde une circonstance atténuante, le Paris de ces années-là bâtissant son État-nation à marche forcée et n'écoutant guère ce que les régions réclamaient. L'école laïque, gratuite et obligatoire de Jules Ferry, mise en place entre 1882 et 1886, applique avec un siècle de retard les mesures linguistiques de la Révolution et chasse ce que l'administration nomme alors le patois. Vers 1930, le français a rejoint toute la population de la Provence, et trois générations auront suffi pour qu'il devienne la première langue des enfants, tandis que le provençal se réduit à l'usage du monde paysan.
Mort à Maillane le 25 mars 1914, Mistral ne voit pas cette transmission achever de se rompre. Le mouvement félibréen connaît, entre les deux guerres, une baisse de célébrité, et l'après-guerre, marqué par les soupçons de collaboration attachés à certains régionalismes, bloque de 1945 à 1950 toute revendication régionale en France. Il faut attendre la loi Deixonne, promulguée le 11 janvier 1951, pour que l'enseignement facultatif des langues régionales, dont les langues d'oc, obtienne un cadre légal, complété par une épreuve facultative au baccalauréat en 1970. Blanchet estime que cet appareil législatif reste largement facultatif et fragile, dépendant de crédits incertains et souvent du bénévolat des enseignants. Ses propres enquêtes, menées en 1990, montrent qu'un quart des Provençaux parlent encore la langue à des degrés divers, dont huit pour cent quotidiennement, et que quarante pour cent de plus la comprennent sans l'employer, portant à soixante-cinq pour cent de la population le total des locuteurs potentiels. Il conclut que sans le Félibrige, le provençal ne serait probablement pas parvenu jusqu'à nous dans l'état où il s'y trouve, ce mouvement ayant ravivé un fort sentiment d'identité et donné à la langue le lustre qui lui manquait.
Chronologie
La langue à cette époque
La Révolution commence par ouvrir la porte à la langue du pays. Un décret du 14 janvier 1790 autorise la traduction des décrets et des lois dans les langues comprises par le peuple, et le député aixois Charles-François Bouche s'en saisit pour publier une version provençale de la Constitution. Marseille placarde de même la Déclaration des droits en provençal. Cette porte se referme en quelques années, les décrets de brumaire an II faisant du français la seule langue de l'instruction publique et des actes.
Tandis que Marseille devient port d'empire, la langue provençale entre dans le mouvement inverse. Le décret Lakanal de 1794 tolère encore « l'idiome du pays » comme simple moyen auxiliaire de l'enseignement, avant que la période de 1795 à 1800 ne soit, selon les mots d'A. Brun cités par Blanchet, « de beaucoup la plus lamentable pour la distribution de l'enseignement élémentaire », faute de maîtres et de moyens. Blanchet note un paradoxe : la Révolution et le Consulat manquaient de tout ce qu'il fallait pour faire appliquer leurs décrets sur la langue, si bien que le peuple provençal continue longtemps à parler sa langue en public, y compris dans les clubs patriotiques, alors même que l'écrit passe au français. Le vrai basculement se joue plus lentement, porté par la scolarisation : le français descend les étages de la société provençale entre 1830 et 1930, gagnant les notables avant le peuple, tandis que le provençal reste, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, la langue la plus parlée, y compris dans les grandes villes.
C'est dans ce contexte de menace que naît le Félibrige, le 21 mai 1854, au château de Fontségugne, près de Châteauneuf-de-Gadagne : sept jeunes poètes, Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Giéra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan, s'y donnent pour objectif de restaurer la langue provençale et d'en codifier l'orthographe. Agulhon et Coulet y voient l'apparition d'un « traditionalisme conscient » face à la modernisation économique et sociale de la Provence. La graphie que codifient Roumanille puis Mistral, amorcée dès 1852 avec Li Prouvençalo et perfectionnée en 1853 par La Part dóu Bon Diéu, se fixe entre le premier Armana Prouvençau de 1855 et la parution de Mirèio en 1859, qui donne à Mistral la célébrité. Elle s'imposera au point de servir, selon Blanchet, à environ quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l'écriture du provençal, bien au-delà de la Provence, jusqu'en pays niçois, en Gascogne, en Béarn et en Auvergne.
Mistral publie en 1904 son prix Nobel de littérature, récompense d'une œuvre entièrement écrite en provençal, dont il consacre le montant à la fondation du Museon Arlaten. Blanchet souligne que ce rayonnement littéraire se double d'un échec politique : le Félibrige a obtenu fort peu pour la langue en fait de mesures réelles, ayant toujours refusé le terrain des institutions et des partis. Blanchet lui accorde une circonstance atténuante, le Paris de ces années-là bâtissant son État-nation à marche forcée et n'écoutant guère ce que les régions réclamaient. L'école laïque, gratuite et obligatoire de Jules Ferry, mise en place entre 1882 et 1886, applique avec un siècle de retard les mesures linguistiques de la Révolution et chasse ce que l'administration nomme alors le patois. Vers 1930, le français a rejoint toute la population de la Provence, et trois générations auront suffi pour qu'il devienne la première langue des enfants, tandis que le provençal se réduit à l'usage du monde paysan.
Mort à Maillane le 25 mars 1914, Mistral ne voit pas cette transmission achever de se rompre. Le mouvement félibréen connaît, entre les deux guerres, une baisse de célébrité, et l'après-guerre, marqué par les soupçons de collaboration attachés à certains régionalismes, bloque de 1945 à 1950 toute revendication régionale en France. Il faut attendre la loi Deixonne, promulguée le 11 janvier 1951, pour que l'enseignement facultatif des langues régionales, dont les langues d'oc, obtienne un cadre légal, complété par une épreuve facultative au baccalauréat en 1970. Blanchet estime que cet appareil législatif reste largement facultatif et fragile, dépendant de crédits incertains et souvent du bénévolat des enseignants. Ses propres enquêtes, menées en 1990, montrent qu'un quart des Provençaux parlent encore la langue à des degrés divers, dont huit pour cent quotidiennement, et que quarante pour cent de plus la comprennent sans l'employer, portant à soixante-cinq pour cent de la population le total des locuteurs potentiels. Il conclut que sans le Félibrige, le provençal ne serait probablement pas parvenu jusqu'à nous dans l'état où il s'y trouve, ce mouvement ayant ravivé un fort sentiment d'identité et donné à la langue le lustre qui lui manquait.
Sources de la page
- Maurice Agulhon et Noël Coulet, Histoire de la Provence, coll. Que sais-je ?
- Philippe Blanchet, Le provençal, essai de description sociolinguistique et différentielle, Peeters, 1992.
- Wikipédia, articles « Histoire de la Provence », « Félibrige » et « Frédéric Mistral ».