Les raids du neuvième siècle
Après la mort de Charlemagne, la Provence entre dans un siècle d'insécurité. La renaissance carolingienne atteint à peine le pays : les évêchés reconstituent lentement leurs patrimoines, comme celui de Marseille, qui obtient la restitution de biens confisqués sous Charles Martel. Mais les pirates sarrasins frappent les côtes dès 813 et pillent Nice. Les incursions se font plus fréquentes à partir de 814 : en 838, Marseille elle-même est attaquée et dévastée, Saint-Victor détruit. En 842, les pillards remontent le Rhône jusqu'à Arles. En 848, ce sont des Grecs qui réussissent un coup de main sur Marseille. En 850, une nouvelle attaque sarrasine sur Arles échoue grâce à la défense du comte de Vienne. En 859, les Normands apparaissent à leur tour en Camargue, qu'ils pillent au cours des années qui suivent, et en 869 ils enlèvent l'archevêque Rotland, venu diriger la défense du littoral. Busquet résume ce siècle par un mot : c'est le fléau du temps.
Ce délitement de la sécurité s'accompagne d'un délitement politique. L'empire de Charlemagne ne survit guère à son fondateur : après le règne agité de Louis le Pieux, ses fils procèdent au traité de Verdun, en 843, et démembrent le territoire. La Provence, rattachée depuis les Mérovingiens à la Bourgogne, suit alors sa propre trajectoire politique.
Le royaume de Boson
Boson entre dans l'histoire de la Provence par une double alliance. Beau-frère de Charles le Chauve, fils du comte Bivin, il reçoit de l'empereur, en 870, le duché de Vienne, à la place du duc Girard. En 875, au moment de partir revendiquer l'héritage italien de Louis II, Charles le Chauve l'investit en outre du duché de Provence, réunissant sous son autorité tous les territoires qui avaient formé le royaume de Provence de 855 et de 858. La même année, chargé du gouvernement de la Lombardie, Boson épouse Ermengarde, fille de l'empereur Louis II d'Italie : « Doublement allié à la famille carolingienne, il pensait avoir tout ce qu'il fallait pour faire un roi ».
Trois ans plus tard, Boson et Ermengarde accueillent à Arles le pape Jean VIII, le 11 mai 878, et l'accompagnent en Italie au concile de Pavie. De retour dans le Sud-Est, Boson convoque le haut clergé et les grands du pays à Mantaille, près de Vienne, sur le territoire de Saint-Sorlin. Le 15 octobre 879, l'assemblée le proclame roi de Provence.
Ce royaume porte le nom de la Provence et reconstitue, sous ce même titre, celui que Charles, fils de Lothaire, avait gouverné de 855 à 863, augmenté du comté d'Autun. La province d'Embrun (Digne, Senez, Glandève, Vence, Nice) semble s'en être détachée dès l'origine. Aucune mention d'un rattachement à une quelconque Bourgogne n'accompagne la proclamation de Mantaille : le royaume qui en sort est un royaume de Provence, et rien d'autre. Jaloux de leur droit exclusif à coiffer les couronnes, « les rois carolingiens n'admirent pourtant pas son usurpation, malgré la ratification qui tendait à la légitimer ». Boson meurt roi, retiré dans les montagnes du Diois, le 11 janvier 887.
Sa veuve Ermengarde fait reconnaître leur fils Louis par l'empereur Charles le Gros, puis le fait proclamer roi à Valence au début de 890. Le royaume que Louis hérite garde l'étendue rassemblée par son père en 879 : le duché de Lyon, le duché de Vienne, la Maurienne et la Tarentaise, le diocèse de Belley au nord, Viviers et Uzès au-delà du Rhône à l'ouest, la Provence au sud, moins le comté d'Autun et Besançon entretemps perdus. Vaincu par Bérenger de Frioul, Louis est capturé lors de la reprise de Pavie durant l'été 902, puis libéré sous serment. Revenu malgré ce serment reprendre pied en Italie en 905, il y est fait aveugler par Bérenger. Il meurt à Vienne le 5 juin 928, sans héritier légitime direct.
Dès 911 ou le début de 912, Louis, désormais aveugle, avait confié le gouvernement de la partie méridionale de son royaume à son cousin Hugues, comte de Vienne, avec le titre de duc de Provence. Hugues est couronné roi d'Italie à Pavie le 9 juillet 926. À la mort de Louis, en août 928, un accord provisoire partage l'influence sur l'ancien royaume entre Hugues, qui garde la Provence, et le roi de France Raoul, qui reçoit le Viennois et le nord. À la fin de 934, Hugues cède à Rodolphe II de Bourgogne transjurane tous ses droits à l'ouest des Alpes, en échange de la renonciation de celui-ci à l'Italie. Hugues meurt à Arles le 10 avril 947.
À la mort de Hugues, l'empereur Othon règle définitivement le sort du royaume : à la fin de 948, il le constitue, uni à la Bourgogne jurane, au profit de Conrad, fils de Rodolphe II. L'union de 948 fait entrer pour la première fois le mot Bourgogne dans le nom du royaume issu de Boson, soixante-neuf ans après la proclamation de Mantaille. Conrad, dépourvu de tout domaine réel au sud du Viennois, gouverne la Provence par l'entremise de comtes bourguignons qu'il y nomme dès 948 : le titre royal, désormais sans terre propre, s'y maintient comme un titre nu, prélude à la longue fiction féodale du royaume d'Arles.
La première dynastie comtale et ses partages
La première dynastie comtale de Provence occupe une place trop discrète dans le récit habituel de son histoire. L'exploit de Guillaume le Libérateur, qui débarrasse le pays des Sarrasins du Freinet à la fin du dixième siècle, reste comme un épisode isolé, alors que sa famille tire de cette victoire un prestige et une richesse qui lui valent des alliances de premier rang : en 998, sa fille Constance épouse Robert, roi de France. Mais l'exercice indivis des droits comtaux ne pouvait durer qu'autant qu'ils restaient dans une seule famille. À partir de la première moitié du onzième siècle, des mariages de femmes transportent des parts de ces droits dans des familles étrangères au pays, ce qui met fin au régime d'indivision et ouvre l'ère des partages du comté.
Vers 1042, la mort de Guillaume, fils de Roubaud, dernier comte issu de la branche aînée par les hommes, précipite ce mouvement : sa sœur Emma épouse Guillaume, comte de Toulouse, et lui transporte les droits de cette branche aînée, des droits que la maison de Toulouse, retenue par ses possessions languedociennes puis par la croisade, n'exercera jamais que de loin, sous le seul titre de marquis de Provence. La branche cadette, issue de Guillaume le Libérateur, se prolonge plus longtemps en ligne masculine, mais c'est elle qui porte finalement l'avenir du comté : en 1112, la toute jeune Douce, héritière par sa mère d'une partie de la Provence, épouse Raimond Bérenger III, comte de Barcelone, et lui fait donation de tous ses biens et droits, qui ouvre à la maison de Barcelone la couronne comtale de Provence pour cent trente-quatre ans. Le détail de ce règne catalan, du traité de 1125 avec Toulouse jusqu'au mariage de Béatrix avec Charles d'Anjou en 1246, fait l'objet de la section suivante.
La Provence catalane
En 1112, la Provence entre dans un long attelage avec la Catalogne. Douce, jeune héritière par sa mère d'une partie du comté et par son père du Gévaudan, du Carladais et d'une partie du comté de Rodez, épouse le 3 février 1112 Raimond Bérenger III, comte de Barcelone, par l'entremise de l'archevêque de Narbonne. Le 13 janvier 1113, elle lui fait donation de tous ses biens et droits : cette donation marque l'avènement de la maison de Barcelone à la couronne comtale de Provence. Malgré les droits concurrents des comtes de Toulouse, Raimond Bérenger, maître de la capitale d'Arles, fait seul figure de comte.
Le voisinage toulousain reste pourtant conflictuel. Après un siège d'Orange et la prise de l'abbaye de Saint-Gilles, un traité signé le 15 septembre 1125 partage le territoire : le comte de Toulouse reçoit le pays au nord de la Durance, futur marquisat de Provence, tandis que le comte de Provence-Barcelone garde le sud, sur la rive gauche du fleuve. Ce traité fixe la forme que le comté gardera pour les siècles suivants, mais il n'apaise pas la région : Raimond Bérenger Ier gouverne la Provence comme une annexe de son comté catalan, par des sénéchaux venus de Barcelone, jusqu'à sa mort en juillet 1131, qui partage ses possessions entre ses deux fils et ouvre vingt années de guerres baussenques, suscitées par la famille des Baux et soutenues par intermittence depuis Toulouse. Busquet y voit l'ambition d'une famille seigneuriale, appuyée sur une noblesse rétive à des suzerains énergiques. La paix, conclue à Turin en 1162 devant l'empereur Frédéric Barberousse, que Raimond Bérenger III épouse alors en la personne de sa nièce Richilde, scelle la soumission définitive des Baux et la reconnaissance du titre comtal catalan.
Le règne d'Alfonse Ier, roi d'Aragon et comte de Provence à partir de 1166, prolonge cette emprise catalane par l'administration : un baile et procureur gouverne le comté en son nom, un juge mage apparaît en 1179, et Aix, siège d'un baile dès 1195, devient alors la capitale de la Provence. Cette avancée institutionnelle se double d'un ancrage aragonais dans les affaires méridionales : à la mort d'Alfonse Ier, en 1196, son fils Pierre lui succède en Aragon tandis que le cadet, Alphonse II, gouverne la Provence. Le coup d'arrêt vient d'Espagne : Pierre II, tuteur de son neveu Raimond Bérenger V après la mort d'Alphonse II en 1209, meurt le 13 septembre 1213 à Muret, où son intervention contre les croisés tourne au désastre (Agulhon et Coulet situent cette mort en 1214 ; Busquet donne le 13 septembre 1213). Cette défaite met fin à l'intervention catalane au-delà des Pyrénées et sépare durablement la Provence de l'Aragon, livrant le pays à l'anarchie jusqu'à l'évasion du jeune comte en 1216 et sa majorité en 1219.
Raimond Bérenger V bâtit alors le règne le plus construit de la dynastie. Son administration se donne des instruments réguliers : baillies groupées sous quelques bailes supérieurs à partir de 1235, viguiers dans les villes soumises, clavaires pour la comptabilité domaniale, statuts de paix renouvelés. Romée de Villeneuve, catalan comme la plupart des grands officiers du règne, devient à partir de 1234 le chef de cette administration. Nice, soulevée par les Génois, se soumet en 1229 sous la conduite de Romée, alors premier viguier comtal. Face à l'Empire, Raimond Bérenger affirme son autorité jusque dans la capitale théorique du royaume d'Arles : en 1239, après avoir reçu l'hommage des archevêques d'Aix et d'Arles, il fait chasser d'Arles le vicaire impérial Bérard de Lorette par un soulèvement préparé en secret, écartant durablement l'Empereur des affaires provençales.
Le règne s'achève brutalement : maître de son comté, sauf de Marseille, Raimond Bérenger V meurt subitement le 19 août 1245, avant quarante ans. Busquet salue « le plus grand règne, et le plus fécond, que la Provence ait connu, celui qui avait fait d'elle un état moderne ». Il ne laisse pas de fils : sa quatrième fille, Béatrix, seule héritière, devient l'enjeu d'une compétition entre l'Empire, Toulouse et l'Aragon, que tranche la candidature portée par la reine Blanche de Castille. Le 31 janvier 1246, Béatrix épouse Charles d'Anjou, frère du roi de France : la Provence passe à la maison d'Anjou.
Cent trente-quatre ans de domination catalane laissent à la Provence davantage qu'une dynastie étrangère. Busquet le dit sans détour d'un règne qu'il tient pourtant pour le plus provençal en apparence : « son gouvernement fut un gouvernement d'étrangers, recrutés en cette Catalogne dont il était lui-même originaire ». Le pays tourne alors son administration et une partie de ses cadres vers l'espace catalan et méditerranéen : sénéchaux de Barcelone, bailes et procureurs venus d'Aragon, officiers issus de la vallée du Llobregat. C'est pourtant sur ce socle catalan que se construisent les instruments qui dureront après lui, juge mage, baillies, viguiers, clavaires, statuts de paix, une administration comtale organisée que la maison d'Anjou héritera et prolongera.
Le royaume d'Arles, une couronne sans pouvoir
À la mort de Rodolphe III, en 1032, le dernier roi de Bourgogne lègue son royaume à l'Empire, Provence comprise. Mais Busquet observe que ce legs, comme la plus belle fille du monde, ne pouvait donner que ce qu'il avait : dans sa partie méridionale, l'Empereur n'hérite que d'une suzeraineté théorique, d'un droit d'investiture rarement suivi d'effet, et d'un droit de justice supérieure qu'il n'exerça que rarement, et seulement pour des affaires mineures. « Ces droits théoriques composèrent cependant la fiction féodale du royaume d'Arles, dont les Empereurs revendiquèrent la couronne avec éclat ».
Cette fiction traverse les siècles sans jamais devenir un pouvoir réel. Deux empereurs seulement vinrent en personne s'en faire couronner à Saint-Trophime d'Arles : Frédéric Barberousse en 1178, puis Charles IV de Luxembourg, le 4 juin 1365, après une halte à Avignon, où il confirme à la reine Jeanne l'exercice de ses droits provençaux. Mais quoi qu'il en soit de ces couronnements, « les comtes de Provence restèrent les maîtres de leur comté et en dirigèrent la politique ».
Le royaume d'Arles s'étend en réalité bien au-delà de la Provence comtale : lors d'une répartition de subvention ecclésiastique en 1239, il englobe aussi les provinces de Vienne, de Tarentaise, de Lyon et de Besançon, l'ancien royaume de Bourgogne-Provence dans toute son étendue. Le titre donne matière à des épisodes concrets. En 1215, l'empereur Frédéric II en concède le vicariat à Guillaume de Baux, qui transmet ensuite ses droits théoriques à la maison comtale. En 1239, à Arles même, un vicaire impérial tente d'exercer une autorité effective au nom de Frédéric II, avant d'en être chassé par un soulèvement préparé en secret par le comte Raimond Bérenger V, ce qui écarte durablement l'Empereur de toute affaire provençale. En 1309, Charles II passe avec Bertrand IV, prince des Baux, un accord par lequel celui-ci s'engage à le suivre s'il se rendait un jour à Vienne pour y recevoir la couronne, projet qui ne se réalisa jamais. Le titre survit ainsi comme prétention honorifique pendant près de cinq siècles, sans qu'à aucun moment son détenteur n'exerce un pouvoir effectif sur la Provence, gouvernée par ses propres comtes.
L'administration comtale et le témoignage d'un troubadour
Le règne de Charles d'Anjou, à partir du milieu du treizième siècle, marque un tournant dans le gouvernement du comté. Nourrissant des projets ambitieux dont la réalisation coûtait cher, Charles organise, peu après son installation en Provence à la fin de 1250, une vaste enquête sur les droits domaniaux du comté, afin de retrouver les droits tombés en désuétude et d'en tirer un meilleur revenu. Cette enquête, appelée enquête de 1252, est confiée aux officiers locaux, bailes et clavaires, et centralisée par un procureur du comte. Elle reconstitue un domaine plus riche que celui dont avait joui son prédécesseur, et ses revenus financent largement la politique extérieure de Charles, notamment en Italie.
Cette récupération suscite des résistances. Boniface de Castellane, qui se révolte en 1263 et que Busquet tient pour un troubadour éloquent, s'en fait l'écho dans ses sirventès : « Je suis fâché de voir les gens de loi aller et venir avec une grande suite, et il me déplaît de voir des prélats tenir conseil dont personne n'a eu à se réjouir ; car si on leur fait valoir son droit, ils disent : ce n'est rien, tout appartient au comte ». C'est le seul témoignage littéraire nommément identifié que le corpus retienne pour tout le Moyen Âge provençal.
La reine Jeanne et la fin d'une dynastie
Le comté connaît au quatorzième siècle une crise dynastique majeure autour de la reine Jeanne. Charles de Duras, qui conteste ses droits, envahit l'Italie à la tête de troupes hongroises dès novembre 1380, reçoit du pape l'investiture du royaume de Naples en juin 1381 et s'empare de Naples en juillet, puis de la reine elle-même en septembre. Les États de Provence, réunis à Aix, proclament leur fidélité et votent des taxes pour lever des troupes. La reine, transférée de prison en prison, est finalement conduite au château de Muro, où son cousin et neveu la fait mettre à mort en secret.
La succession revient au duc d'Anjou, adopté par la reine, mais son autorité peine à s'imposer en Provence : sa politique antérieure avait laissé aux Provençaux de pénibles souvenirs, et le rapprochement avec la maison de France les inquiète. Le sénéchal et Marseille lui restent fidèles, mais Aix et sa noblesse s'efforcent de former une union en faveur de la seule reine défunte. Le fils du duc, Louis II, finit par s'imposer après plusieurs années de tractations : il fait son entrée à Aix le 21 octobre 1387, puis reçoit la soumission de Saint-Maximin, de Toulon et d'Hyères. La Provence entière reconnaît alors Louis II, à l'exception de Nice, Puget-Théniers et Barcelonnette : ces trois places se rallient au comte de Savoie le 6 août 1388, ouvrant une division du territoire provençal qui durera plusieurs siècles.
Le testament de Charles III et le passage à la France
Le dernier comte souverain de Provence, Charles III, doit défendre son héritage jusqu'à son dernier jour. Une armée venue de Lorraine occupe en quelques semaines une partie du comté au printemps 1481, avant que Louis XI, qui surveille de près les affaires du comté, n'envoie des troupes qui, jointes aux contingents provençaux, mettent le siège devant Forcalquier.
La campagne épuise le comte, déjà affecté par la mort récente de son épouse. Installé à Marseille, il y fait rédiger son testament le 10 décembre 1481. Avec une émotion que la rédaction notariale ne parvient pas à masquer, il lègue la Provence au roi de France, sous condition expresse que soient maintenus ses privilèges et ses statuts, et que son identité politique propre soit respectée. Il meurt le lendemain, et son corps est inhumé à Aix, dans l'église de Saint-Sauveur.
La langue à cette époque
La langue de la Provence médiévale est documentée, et par une source spécialisée. Blanchet situe la séparation d'avec le latin aux Xe et XIe siècles : les locuteurs distinguent alors leur idiome quotidien d'un latin devenu « une langue archaïque et savante, plus ou moins classique, qu'ils ne comprenaient plus depuis plusieurs siècles ». L'Église prend acte de cet écart bien plus tôt : dès 813, « le Concile de Tours demande aux prêtres de prêcher en langue romane populaire », signe que le latin liturgique a cessé d'être compris du peuple.
Les premiers écrits littéraires qualifiés de « proenzal » datent du XIe siècle, mais Blanchet prévient que cette appellation trompe : ces textes viennent du Limousin et d'Aquitaine. C'est la langue des troubadours, active surtout entre 1100 et 1300, que la tradition associe à l'« ancien provençal », et que Blanchet nomme la koinè troubadouresque. Il la démonte pièce par pièce. Cette langue écrite ne servait qu'à « une communication très restreinte, expression littéraire destinée aux classes dirigeantes », soit environ un pour cent de la population, sans rapport avec la vie du petit peuple illettré. Son unité apparente est en outre une illusion : les manuscrits qui portent la poésie des troubadours ont été copiés tardivement, en majorité en Italie du Nord, « par des copistes étrangers pour la plupart, qui ignoraient la langue qu'ils copiaient » et en ont mêlé les formes dialectales et les époques. Citant Zufferey, Blanchet juge « victimes d'une illusion d'optique » ceux qui tiennent cette langue pour « nettement constituée dès le seuil du XIIe siècle » ; sa conclusion est que « la langue connue sous le nom de koinè d'oc n'a en fait eu aucune existence réelle et significative dans l'histoire du provençal », et qu'elle ne montre, à travers ses variantes dites dialectales, que la diversité réelle des idiomes du Moyen Âge.
Cette thèse s'oppose à la lecture défendue par R. Lafont et les tenants d'une lecture unifiante des langues d'oc. Blanchet situe la rupture ailleurs : entre un idiome jadis écrit par une classe dominante restreinte, les clercs, et un idiome devenu oral pour la masse dominée et illettrée, qu'il lit comme une affirmation naissante de l'identité populaire.
Blanchet établit par ailleurs un partage clair des usages. Les idiomes romans locaux, « le provençal », servaient à la communication quotidienne de toutes les classes sociales. Le latin occupait une fonction dominante et quasi officielle dans les textes administratifs et religieux, réservée aux clercs sachant lire et écrire. À part quelques œuvres religieuses comme la Vie de Sainte Douceline, en prose à la fin du XIIIe siècle, les écrits littéraires en idiome local restent rares tant que dure la lyrique courtoise.
Blanchet situe au XIIIe siècle un tournant discret : les différences entre idiomes d'oc, déjà présentes, « vont s'accuser » nettement dans la langue des chartes. Le vrai basculement vient au siècle suivant : la déchéance de la lyrique courtoise ouvre la voie, à partir du XIVe siècle, à une écriture en idiome réellement local dans les manuscrits conservés. C'est dans les chartes des XIVe et XVe siècles, plus rarement avant, que Blanchet situe l'endroit où « l'on rencontre le plus clairement la langue locale de Provence sous une forme écrite », les systèmes graphiques eux-mêmes y gagnant en cohérence.
Le témoignage de Boniface de Castellane, le rebelle de 1263 que Busquet qualifie d'éloquent troubadour, garde ici toute sa valeur. Son sirventès, protestant contre l'enquête domaniale de Charles d'Anjou et cité en traduction par Busquet, reste l'unique auteur en langue provençale que le corpus consacré à l'histoire événementielle de la Provence nomme pour tout le Moyen Âge : une voix qui écrit encore dans l'orbite de la culture troubadouresque, à une date où cette culture décline déjà.
La couronne comtale pèse aussi sur cette évolution. Depuis 1113 sous une dynastie catalane, puis de 1246 à 1486 sous la dynastie angevine proche de la couronne de France, une aristocratie de culture et de langue françaises s'installe autour de la cour d'Aix. Blanchet tient que ce prestige confère très tôt au français droit de cité dans les milieux lettrés provençaux, notamment grâce au mécénat du roi René, bien avant tout texte de loi : une ordonnance de Charles d'Anjou, en 1277, sur l'usage du français en trésorerie du comté, reste sans effets concrets. Le français apparaît spontanément dans les textes juridiques et administratifs, en Provence comme dans le Comtat, à partir de la fin du XVe siècle seulement, un phénomène que Blanchet attribue à la fonction véhiculaire grandissante du français dans toute l'Europe de l'époque.
Au terme du Moyen Âge provençal, la langue tient en trois usages, qui précèdent de plusieurs générations l'Édit de Villers-Cotterêts : le provençal parlé sert seul la communication de toutes les classes sociales, le latin domine l'écrit administratif et religieux, et le français gagne les élites lettrées d'Aix par le seul prestige de la cour angevine, sans qu'aucun texte de loi ne l'y ait encore contraint.
Chronologie, 536 à 1481
Sources de la page
- Maurice Agulhon et Noël Coulet, Histoire de la Provence, collection Que sais-je ?
- Philippe Blanchet, Le provençal, essai de description sociolinguistique et différentielle, Peeters, 1992.
- Wikipédia, article « Histoire de la Provence ».
- Raoul Busquet, Histoire de Provence.