Chanson provençale

LES TRES CAPITANIS

Les trois capitaines

Chanson n° 26 Damase Arbaud, 1862

Chanson n° 26 du recueil Chants populaires de la Provence de Damase Arbaud (1814-1876), publié en 1862. Domaine public. Le texte est donné dans la graphie d'Arbaud, antérieure à la normalisation félibréenne : elle est reproduite telle quelle, sans correction.

Texte

Provençal
Eilavau l'y a 'n jardinier Qu'a no tant bclo filho, Jouino, lisqueto, Belo coumo lou jour, N'en sount tres capitanis Tous tres li fan la cour. Se lou plus jouine des tres Per un souar la vai veire, La pren, l'empouerto Dessus soun chivau gris, À Paris l'a menado Dedins un beou lougis. Quand eles soun arribats L'houstesso li demando : Diguetz, la belo, Diguetz senso mentir, Se siatz eici par forço Ou per vouestre plesir ? Siou pa' eici per moun plesir, N'en siou eici par forço, Li dis, Phoustesso, Me voudriou retournar, Per counsoular moun pero Que me deou tant cercar. — La belo vous plouretz pas Reveiretz vouestre pero, Vaquit d'un' aiguo Per vous fair' avanir, Farelz tres jours la mouerto Senso pas revenir. Lou souar venoun per soypar Les tres beous capitanis: Mangetz, la belo, Mangetz vouestr' appetit, Eme tres capitanis Esto nuech fau dourmir. N'ant pas plus leou di-t-aquot La belo toumbo mouerto; N'en toumbo mouerto, Senso plus revenir ; Que malhur, capitanis, Que nous arriv' aqyit ! Se lou plus jouine des tres S'en vai trouvar l'houstesso : Diguetz, l'houstesso, Diguetz senso mentir, Se ma mignoun' es mouerto Ou se fai que dourmir ? Alors li a respoundu L'houstesso tout' en larmos : Foussiatz-lo v'autres Tous tres ensevelits, Coumo la bel' es mouerto Eici dins moun lougis. Se lou plus jouine des tres N'en tiro sa bourseto : Tenetz, l'houstesso, Prenetz aquest' argent, Se la mignoun' es mouerto Faretz l'entarrament. — Ounite la fau entarrar ? — Au jardin de soun pero, Souto d'un auhre Cubert de jaussemins, Afin que sa bel' amo Gagne lou Paradis. Au bout de tres jours apres Soun pero se proumeno : Durbetz ma toumbo Moun pero, se vous pla, Ai fach tres jours la mouerto Per moun hounour gardar.
Français
Là-bas il y a un jardinier Qui a une si belle fille, Jeune, gracieuse, Belle comme le jour, Trois capitaines Tous les trois lui font la cour. Si le plus jeune des trois Un soir va la voir, Il la prend, l'emporte Sur son cheval gris, Il l'a menée à Paris Dans un beau logis. Quand ils sont arrivés L'hôtesse lui demande : Dites, la belle, Dites sans mentir, Êtes-vous ici par force Ou par votre plaisir ? Je ne suis pas ici par mon plaisir, J'y suis par force, Dit-elle à l'hôtesse, Je voudrais retourner, Pour consoler mon père Qui doit tant me chercher. La belle, ne pleurez pas Vous reverrez votre père, Voici de l'eau Pour vous faire évanouir, Vous ferez trois jours la morte Sans revenir. Le soir viennent souper Les trois beaux capitaines : Mangez, la belle, Mangez votre appétit, Avec trois capitaines Cette nuit il vous faut dormir. N'ont pas plus tôt dit cela Que la belle tombe morte; Elle en tombe morte, Sans plus revenir ; Quel malheur, capitaines, Qui nous arrive là ! Si le plus jeune des trois S'en va trouver l'hôtesse : Dites, l'hôtesse, Dites sans mentir, Ma mignonne est-elle morte Ou fait-elle que dormir ? Alors elle lui a répondu L'hôtesse toute en larmes : Fussiez-vous, vous autres, Tous les trois ensevelis, Comme la belle est morte Ici dans mon logis. Si le plus jeune des trois En tire sa bourse : Tenez, l'hôtesse, Prenez cet argent, Si la mignonne est morte Vous ferez l'enterrement. Où faut-il l'enterrer ? Au jardin de son père, Sous un arbre Couvert de jasmins, Afin que sa belle âme Gagne le Paradis. Au bout de trois jours après Son père se promène : Ouvrez ma tombe Mon père, s'il vous plaît, J'ai fait trois jours la morte Pour garder mon honneur.

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Notice

Cette ballade narrative met en scène trois capitaines amoureux de la fille d'un jardinier, dont le plus jeune l'enlève et l'emmène à Paris. Pour échapper à la nuit qu'on veut lui imposer avec les trois hommes, la jeune fille simule la mort pendant trois jours grâce à un breuvage donné par l'hôtesse. Arbaud signale que ce motif se retrouve dans toute la France et en Italie, notamment chez Gérard de Nerval, dans une ballade bourbonnaise et dans une version toscane, et juge la version provençale relativement moderne dans sa forme.

Mots notables

ProvençalFrançais
houstessohôtesse, aubergiste
capitaniscapitaines
boursetopetite bourse
entarramententerrement
jausseminsjasmins
mignoun'mignonne, bien-aimée

Source : Damase Arbaud, Chants populaires de la Provence, 1862, chanson n° 26. Domaine public. Numérisation : https://archive.org/details/chantspopulaire00arbagoog. Transcription et mise en forme par Lingua Nostra.