Chanson n° 7 du recueil Chansons provencales, deuxieme edition considerablement augmentee (Marseille, Laffitte et Roubaud, 1856) de Victor Gelu (dates inconnues), publié en 1839. Victor Gelu, ne le 26 janvier 1806, mort le 4 mai 1885 a Marseille : domaine public depuis 1955, soixante-dix ans apres sa mort, en application de l'article L123-1 du Code de la propriete intellectuelle. Texte recopie depuis l'exemplaire numerise de la deuxieme edition (Marseille, Laffitte et Roubaud, 1856), diffuse en texte integral par Archive.org. Graphie de la source : gélusienne (graphie personnelle et pré-mistralienne de Victor Gelu, marseillais phonétique), reproduite telle quelle.
Texte
Provençal
Meste Manuei cregne tan la sorniero
Qué mangeo ren , per mies veire , à soupa :
Uno tartiflo , un pouarri ; tristo chiero ,
Mai siei calen ; osquo per la clarta ! . . .
O massacan ! qué la pitanço abounde !
Lou gus tamben s'imple , senso pegoun.
Dé lume n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé frico n'a jamai proun.
Per benezi moun cabanoun d'Endoume
Si sian trouva deso-noou portafai ,
E mi disien , lei fleou ; d'abor , Guieoume ,
Eicito foou dé quinqué ; l'a d'espai...
Mooudi dé Dieou ! lou ciele vou prefounde
Parlen doou gi , deis dindo , dé i'artoun.
Dé lume n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé frico n'a jamai proun.
Coumo ! avè poou dé manqua la soupapo !
L'aze , à la grupi , a t'i dé candelié?
E va soou trin , counten qué dê la trapo
L'aguoun pouarju per soourra lou perié.
Lou chin quan voou rouiga l'ouesse , s'escounde
Brando la quoué s'a feni soun mouroun.
Dé lumé n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé frico n'a jamai proun.
Nouestei Sendy soun d'animaou bijarre :
M'an fa ranchi dé ciargi , per ma par ,
Un miech-escu , la festo dé San-Piarre :
Tou jus lou près dé cin lieouro dè pouar.
D'aquel escla , lou patroun , qué n'en tounde?
Pa tan dé ciero , é moustou cambajoun ! . . .
Dé lume n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé frico n'a jamai proun.
Dien qu'estou ten es lou sieoucle dei lume ,
Perqué si vi din leis mendre caffè ,
Pa un morpienò qué noun liege é noun fume ;
Lei Barbabou fincou parloun Francè ! . . .
Belo avarié qué lou riche semounde
Su l'estouma quan nou tiro un sedoun !
Dé lume n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé f rico n'a jamai proun .
Qué guzarié d'engraissa dé boudori
Per mascara de' troué dé papié blan !
N'en voulen plu , de' libre , cTescritori ;
Vouestei saven soun toutei dé fenian !
Qué su lou quei Piarreto mi segounde :
Mi curarien Tarmari , seis liçoun !
Dé lume n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé frico n'a jamai proun.
Youei , dé pertou fabriquoun dé bougïo ;
Dé nué Pagazo attaquo lou souleou ;
Mai paou à paou restreignoun leis boutïo ;
Mai quienze pié d'un mousselé d'agneou !
Mai lou gazan , en tantou , qué si founde !
Sé vian pu clar, fen fouesso pu pichoun !
Dé lume n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé frico n'a jamai proun.
Qué proufitan dé seis manifaturo ?
Sé lei vapour aduen doou Lenguedo
Milo bestiaou per nouesto nourrituro ,
Brulan lou seou ; mai gardoun leis gigo ! . . .
Cagan dé dré ; la barro nou counfounde ,
N'esbarluga ! . . . douna-nou dé bouioun !
Dé lume n'a toujou per tou lou mounde ;
Mai dé frico n'a jamai proun !
Français
Maitre Manuel craint tant la ladrerie
Qu'il ne mange rien, pour mieux y voir, au souper :
Une pomme de terre, un poireau ; triste chere,
Mais six lampions ; hourra pour la clarte ! . . .
O misere ! que la pitance abonde !
Le gueux aussi s'emplit, sans un sou.
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez.
Pour benir ma cabane d'Endoume
Nous nous sommes trouves dix-neuf portefaix,
Et ils me disaient, les fleaux ; d'abord, Guillaume,
Ici il faut des quinquets ; il y a de la place...
Maudit soit Dieu ! que le ciel vous confonde
Parlons du gigot, des dindes, du pain.
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez.
Comment ! vous avez peur de manquer la becquee !
L'ane, a la creche, a-t-il des chandeliers ?
Et il va son train, content que de la mangeoire
On lui ait porte de quoi rassasier le poulain.
Le chien quand il veut ronger l'os, se cache,
Remue la queue quand il a fini son repas.
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez.
Nos syndics sont des animaux bizarres :
Ils m'ont fait rancir des cierges, pour ma part,
Un demi-ecu, pour la fete de Saint-Pierre :
Tout juste le prix de cinq livres de porc.
De cet esclave, le patron, qu'en tond-il ?
Pas tant de cire, et plutot du jambon ! . . .
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez.
On dit que ce temps est le siecle des lumieres,
Parce qu'on voit, dans les moindres cafes,
Pas un galopin qui ne lise et ne fume ;
Les rustres eux-memes parlent francais ! . . .
Belle avarie que le riche fait sonner
Sur l'estomac quand il nous tire un seton !
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez.
Quelle gueuserie d'engraisser des rats de bibliotheque
Pour barbouiller des bouts de papier blanc !
Nous n'en voulons plus, de livres, d'ecritoires ;
Vos savants sont tous des fainéants !
Que sur le quai Pierrette me seconde :
Ses lecons me videraient l'armoire ! . . .
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez.
Aujourd'hui, partout on fabrique des bougies ;
De nuit le gaz attaque le soleil ;
Mais peu a peu on restreint les portions ;
Mais quinze pieds pour un morceau d'agneau ! . . .
Mais le gain, pendant ce temps, qui fond !
Si on y voit plus clair, on fait bien plus petit ! . . .
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez.
Que profitons-nous de leurs manufactures ?
Si les bateaux a vapeur amenent du Languedoc
Mille betes pour notre nourriture,
Ils brulent le suif ; mais gardent les gigots ! . . .
Ils font les fiers ; que la barre nous confonde,
Ca nous eblouit ! . . . donnez-nous du bouillon !
De lumiere il y en a toujours pour tout le monde ;
Mais de bonne chere il n'y en a jamais assez !
Notice
Composee en juin 1839, cette chanson oppose l'abondance croissante de l'eclairage urbain, bougies, quinquets, gaz, a la faim persistante du peuple marseillais. A travers l'exemple de l'avare maitre Manuel et une serie de tableaux sociaux, syndics pingres, cafes eclaires ou l'on parle desormais francais, savants juges inutiles, industries qui profitent aux riches, Gelu martele en refrain que la lumiere ne manque jamais mais que la nourriture, elle, n'est jamais suffisante.
Mots notables
| Provençal | Français |
| sorniero | ladrerie, avarice extreme |
| calen | lampe a huile, lampion |
| sendy | syndic, membre du conseil de fabrique |
| sedoun | seton, meche irritante utilisee en medecine, ici image de la saignee sociale |
| boudori | rats de bibliotheque, pedants inutiles |
Source : Victor Gelu, Chansons provencales, deuxieme edition considerablement augmentee (Marseille, Laffitte et Roubaud, 1856), 1839,
chanson n° 7. Domaine public. Numérisation :
https://archive.org/download/chansonsprovena00gelugoog/chansonsprovena00gelugoog_djvu.txt. Transcription et mise en forme par Lingua Nostra.