Chanson provençale

LA POURCHEIRETO

La porchère

Chanson n° 18 Damase Arbaud, 1862

Chanson n° 18 du recueil Chants populaires de la Provence de Damase Arbaud (1814-1876), publié en 1862. Domaine public. Le texte est donné dans la graphie d'Arbaud, antérieure à la normalisation félibréenne : elle est reproduite telle quelle, sans correction.

Texte

Provençal
N'es Guilhem de Beauvoire Que se voou maridar, La pren tant jouveneto, Se saup pas courdelar. La pren tant Jouvenelo, Se saup pas courdelar. Au bout de cinq semanos À Ja guerr' es anat. A sa dono de mero La vai recoumandar : — Vous recoumande, mero, De li ren faire far ; La fetz pas an’ à l'aiguo, Ni fierer, ni pastar, Mandetz-la à la messo, Fasetz-la ben dinar, Eme les autros damos Mandetz-la proumenar. Au bout de cinq semanos Les pouercs li a fach gardar. S'en vai sur la mountagno Et s'es mess’ à cantar. De tant que cantavo Fai resclantir la mar. Et Guilhem de Beauvotre Qu'es de delà la mar : — Semblarie qu’es ma fremo Que s’es mess’ à cantar ? Oh! pagi, moun beou pagi, La fau anar trouvar ; Mete la sello rougeo, Les estrious argentats ; Jou passarai par {erro, Tu passaras par mar. À traversat mountagnos, Mountagnos et la mar. — Digalz, la pourcheirelo, Me fariatz pas goustar ? — Ai que de pan d'avaino : À-n-un cruveog passat, Et de trempo pourrido ; Mes pouercs L'ant refusad’. — Digatz, la pourcheireto, Vous voudriaiz retirar ? — Mes sept fuayos de soyo Soun encar”’ à fierar, Et moun fagot de verno Es encar' à coupar. Desranco soun. espelo Soun fagot li.a coupat. — Digatz, la pourchelrelos, Qu me relirara ? — Anatz veire l’houstesso, Que vous retirara. — Bounsoir. damo l'houslessa, Me voudriatz retirar ? — Dins uno belo chambro lou vous farai couchar. — Digatz,. damo l'houstessa, L'y a degun per soupar ? — L'y a que la pourcheirala Que vau pas l'esperar, — Fau que sie pas graud'cao Se vau pas l’esperar. Venetz, la poñrcheireto, Venetz-vous dount spüpar: En se mettent à tauro, Elo fai que plourar. — Qu'avetz, la pourcheireto, Que fetz ren que plourar ? — L'y a sept ans qu'à la tauro Jou n’en ai plus soupat. — Digatz, damo l'houstesso, L'y a degun per couchar ? — L'ya que la pourcheirelo, Se la vouretz menar ? Eou la pren et l’'embrasso, Em’ eou la fai mountar. Doou liech à la fenestro Elo se vai gitar: — 0 Guilhem de Beauvoire, Que sies delà Ja mar, Se Diou te faila graci De pousquer retournar, Ta cruelo de mero M'a ben abandounat. — Oh! taisetz-vous, madamo, Siou ce que desiratz. — Ah! mounstretz-me la baguo Que jou vous ai dounat. Quand ven la matinado, Lou jour per se levar ; — Levo-te, pourcheireto, Les pouercs vene gardar, Sount darrier la gamato Que fan ren que renar. — Anetz-ly vous, ma mero, Que les a praun gardats ; Se n'eriatz pas ma mero, Vous fariou pendourar, Mai coumo sistz ma mero, Jou vou farai murar, Entre les doues muralhos L'aiguier l'y ralhara.
Français
C'est Guillaume de Beauvoire Qui se veut marier, Il la prend toute jeunette, Elle ne sait pas filer. Il la prend toute jeunette, Elle ne sait pas filer. Au bout de cinq semaines À la guerre il est allé. À sa dame mère Il va la recommander : - Je vous recommande, mère, De ne lui rien faire faire ; Ne la faites pas aller à l'eau, Ni filer, ni pétrir, Envoyez-la à la messe, Faites-la bien dîner, Avec les autres dames Envoyez-la promener. Au bout de cinq semaines Elle lui fait garder les porcs. Elle s'en va sur la montagne Et se met à chanter. Tant elle chantait Qu'elle fait résonner la mer. Et Guillaume de Beauvoire Qui est par-delà la mer : - Il semblerait que c'est ma femme Qui s'est mise à chanter ? Oh ! page, mon beau page, Il la faut aller trouver ; Mets la selle rouge, Les étriers argentés ; Je passerai par terre, Toi tu passeras par mer. Il a traversé montagnes, Montagnes et la mer. - Dites, la porchère, Ne me feriez-vous pas goûter ? - Je n'ai que du pain d'avoine, Passé par un crible, Et de la trempe pourrie ; Mes porcs l'ont refusée. - Dites, la porchère, Voudriez-vous vous retirer ? - Mes sept écheveaux de soie Sont encore à filer, Et mon fagot d'aulne Est encore à couper. Elle déracine sa serpe, Son fagot elle a coupé. - Dites, la porchère, Qui vous retirera ? - Allez voir l'hôtesse, Elle vous retirera. - Bonsoir, dame hôtesse, Voudriez-vous me retirer ? - Dans une belle chambre Je vous ferai coucher. - Dites, dame hôtesse, Y a-t-il quelqu'un pour souper ? - Il n'y a que la porchère Qui ne va pas l'attendre, - Il ne faut pas faire si grand cas Si elle ne va pas l'attendre. Venez, la porchère, Venez donc souper : En se mettant à table, Elle ne fait que pleurer. - Qu'avez-vous, la porchère, Que vous ne faites que pleurer ? - Il y a sept ans qu'à la table Je n'ai plus soupé. - Dites, dame hôtesse, Y a-t-il quelqu'un pour coucher ? - Il n'y a que la porchère, Si vous voulez la mener ? Il la prend et l'embrasse, Avec lui il la fait monter. Du lit à la fenêtre Elle se va jeter : - Ô Guillaume de Beauvoire, Toi qui es par-delà la mer, Si Dieu te fait la grâce De pouvoir retourner, Ta cruelle de mère M'a bien abandonnée. - Oh ! taisez-vous, madame, Je suis celui que vous désirez. - Ah ! montrez-moi la bague Que je vous ai donnée. Quand vient le matin, Le jour pour se lever ; - Lève-toi, porchère, Les porcs viens garder, Ils sont derrière la mangeoire Qui ne font que grogner. - Allez-y vous-même, ma mère, Qui les a assez gardés ; Si vous n'étiez pas ma mère, Je vous ferais pendre, Mais comme vous êtes ma mère, Je vous ferai murer, Entre les deux murailles L'eau vous y noiera.

Notice

Cette chanson narrative raconte l'histoire de Guillaume de Beauvoire, parti à la guerre après avoir marié une très jeune femme confiée aux soins de sa mère. La belle-mère, cruelle, la relègue à garder les porcs sur la montagne, où son mari, entendant sa voix par-delà la mer, la reconnaît et vient la chercher. L'épouse, croyant avoir perdu son mari, manque de se jeter par la fenêtre avant qu'il ne se fasse reconnaître par la bague donnée en gage. La chanson se referme sur le châtiment de la belle-mère, murée vivante entre deux murs. Le récit relève de la ballade narrative à rebondissements, proche du conte, très répandue dans le répertoire provençal.

Mots notables

ProvençalFrançais
pourcheiretoporchère, gardienne de porcs
courdelarfiler (la laine)
fuayosécheveaux
pagipage (jeune domestique)
taurotable
muralhosmurailles

Source : Damase Arbaud, Chants populaires de la Provence, 1862, chanson n° 18. Domaine public. Numérisation : https://archive.org/details/chantspopulaire00arbagoog. Transcription et mise en forme par Lingua Nostra.