Chanson provençale

LA DOULENTO

La plaintive

Chanson n° 22 Damase Arbaud, 1862

Chanson n° 22 du recueil Chants populaires de la Provence de Damase Arbaud (1814-1876), publié en 1862. Domaine public. Le texte est donné dans la graphie d'Arbaud, antérieure à la normalisation félibréenne : elle est reproduite telle quelle, sans correction.

Texte

Provençal
Sount ires sourdals partis d'Espagno, Ant battu la raso campagno; Quand agueroun proun caminat, Parleroun de se repausar. Se se repausoun sout' un' oumbro, Ounte lou sant soureou souroumbro ; Lou plus. jouine des tres n'a dit: Uno filheto viou venir, Est aussi belle, est aussi blonde, Sa beauté ravit tout le monde. — Diguetz, filheto, vount' anetz, Diguetz, filheto, que pourtetz ? — Leissetz passar filho doulento, Vau pourta 'no-bagu' à ma tanto. Les autres se sount avançats : Filheto, tu passaras pas, Passaras pas lou vert bouscagi Que noun aguem toun couer en gagi, Aurem {a baguo, tes jouyeous, Tout ce que n’en as de plus beou. — Galant auras pas toun dessen Ai un pougnard dedins moun sen, Iou me lou plant' à la centuro Afin que moun hounour' demuro. Lou ii ant pres et lou li ant garat, Lou li plantoun dins lou coustat. Lou cris qu'a poussat la doulento Fai resclantir touto la Franço. Quand l'agueroun assassinad' Parleroun de l'an' acclapar, L'ant messo dins lou vert buuscagi, Dessouto lou plus beou fulhagi. Quand vengue l'houro doou soupar Sabien pa' ount' ariar luugear, Eilà n'ant vist lusi 'no pouerto Au lougis de la pauro mouerto. Mai lou bouen Diou lès a menats Ounte v'avien eimeritat ; Doou ped van piquar à la pouerto : Doou lougis de la pauro mouerto. — Diguelz l'houstesso de ceans Nous pourriatz pas lougea 'n pagant : — Lougem les uns. iougem les autres, Parque vous lougeariam pas v'autres. Quaud sount à la fin doou repas L'houstesso mounlo per coumptar ; Lou galant mando man en bourso La baguo d'or toumb' à grand courso. Alors l'houstesso l'a culhid' Aco me douno de souci, Aco ?s la baguo de ma filho, 'La trouvarai mouerto ou vivo. — 'quello baguo l'aven trouvado, L'aven ni presso ni croumpado, Àvem passat dins un' egliso L'avem visto, l'avem culhido. Lou plus jouine des tres li a dit ; Vous la farai veire d'eici, Anelz dedins lou vert bouscagi . La trouvaretz.sout' un fulhagi. Alors là doulent' a parlat, Que lou plus jouine li a ren fach ; Se foussoun tous de soun couragi Auriou passat lou verd bouscagi.
Français
Ce sont trois soldats partis d'Espagne, Ils ont battu la plaine rase ; Quand ils eurent assez marché, Ils parlèrent de se reposer. Ils se reposent sous une ombre, Où le saint soleil s'abrite ; Le plus jeune des trois a dit : Il voit venir une jeune fille, Elle est aussi belle, elle est aussi blonde, Sa beauté ravit tout le monde. Dites, jeune fille, où allez-vous, Dites, jeune fille, que portez-vous ? Laissez passer une pauvre jeune fille, Je vais porter une bague à ma tante. Les autres se sont avancés : Jeune fille, tu ne passeras pas, Tu ne passeras pas le vert bocage Sans que nous ayons ton cœur en gage, Nous aurons la bague, tes joyaux, Tout ce que tu as de plus beau. Galant, tu n'auras pas ton dessein, J'ai un poignard dans mon sein, Je me le plante à la ceinture Afin que mon honneur demeure. Ils l'ont pris et l'ont saisi, Ils le lui plantent dans le côté. Le cri qu'a poussé la malheureuse Fait retentir toute la France. Quand ils l'eurent assassinée Ils parlèrent de l'aller cacher, Ils l'ont mise dans le vert bocage, Sous le plus beau feuillage. Quand vint l'heure du souper Ils ne savaient où trouver un gîte, Là ils ont vu luire une porte Au logis de la pauvre morte. Mais le bon Dieu les a menés Où ils l'avaient mérité ; Du pied ils vont frapper à la porte : Au logis de la pauvre morte. Dites, hôtesse de céans, Ne pourriez-vous pas nous loger en payant : Nous logeons les uns, nous logeons les autres, Mais vous, nous ne vous logerions pas. Quand ils sont à la fin du repas L'hôtesse s'apprête à compter ; Le galant met la main à la bourse La bague d'or tombe à grand bruit. Alors l'hôtesse l'a ramassée : Cela me donne du souci, C'est la bague de ma fille, Je la retrouverai morte ou vive. Cette bague, nous l'avons trouvée, Nous ne l'avons ni prise ni achetée, Nous sommes passés dans une église, Nous l'avons vue, nous l'avons ramassée. Le plus jeune des trois lui a dit : Je vous la ferai voir d'ici, Allez dans le vert bocage Vous la trouverez sous un feuillage. Alors la malheureuse a parlé, Disant que le plus jeune ne lui avait rien fait ; S'ils avaient tous eu son courage J'aurais passé le vert bocage.

Notice

Cette complainte met en scène trois soldats revenant d'Espagne, qui rencontrent une jeune fille en chemin et exigent d'elle son cœur et ses bijoux en échange du passage. Elle se poignarde pour sauver son honneur, et les soldats cachent son corps dans un bocage avant de trouver refuge chez une hôtesse qui se révèle être la mère de la victime. La bague tombée de la bourse du galant trahit le crime, et le plus jeune des trois, seul innocent, indique où retrouver le corps. Le titre, la doulento, désigne la jeune fille malheureuse au cœur du récit. C'est une complainte tragique typique du répertoire narratif provençal, où l'honneur défendu au prix de la vie occupe une place centrale.

Mots notables

ProvençalFrançais
doulentola plaintive, la malheureuse
bouscagibocage
centuroceinture
houstessohôtesse
eimeritatmérité
coustatcôté (du corps)

Source : Damase Arbaud, Chants populaires de la Provence, 1862, chanson n° 22. Domaine public. Numérisation : https://archive.org/details/chantspopulaire00arbagoog. Transcription et mise en forme par Lingua Nostra.