Chanson provençale

CHABISSÈNÇO DE MOUN ROUBIN

Complainte de mon Roubin

Chanson n° 1 Charloun Rieu, 1897 Timbre : De la Sologne

Chanson n° 1 du recueil Li Cant dóu terraire de Charloun Rieu (1846-1924), publié en 1897. Domaine public en France depuis 1995.

Texte

Provençal
Véniéu dis Antounello, De faire de cabus : Aprene la nouvello Que moun miòu l’aviéu plus. Me dison qu’un caraco, Qu’avié lou nas croucu, Dóu rastelié, destaco Roubin pèr dès escut. En intrant dins l’estable, De plus vèire aquéu miòu Tant dous e tant afable, Me sariéu tra pèr sòu ! Plus de douço pensado, Rèn pèr me faire gau ; Rebale moun eissado : S’es routo, m’es egau. Eu que dins la batudo Mis idèio sabié, Qu’aviéu pres pèr ajudo Dins lou gres di Clapié ! Eu qu’en tenènt la rego, Se mourdié lou margai, Sentié s’aviéu i brego Un refrin triste o gai. Quau t’aurié di, pecaire ! Dóu labour quand venian, Que tardèsses tant gaire, De viéure em’un boumian ! D’entèndre uno voues rauco, D’èstre priva de tout, E soulamen de bauco N’avé pas toun sadou! Verai que, dins la vido, Uno fes que sian vièi, Li benfa, tout s’óublido. Semble qu’acò ‘s la lèi ! Se vuei, pèr toun vieiounage, Mores de patimen, Qu’uno niue dins un sounge Iéu te vegue autramen ! Béu Roubin, se te plagne, Se n’ai de fernisoun, Ai res que m’acoumpagne En fasènt ma cansoun. Dins moun vièi païs d’Arle, Se pèr mas t’ai canta, Que de tu se n’en parle, Car l’as proun merita.
Français
Je revenais des Antonelles, pour la récolte des choux : apprendre la nouvelle que je n'avais plus mon mulet. On me dit qu'un homme au type gitan, qui avait le nez crochu, a détaché Roubin du râtelier pour dix écus. En entrant dans l'étable, de ne plus voir ce mulet si doux et si affable, je me serais jeté à terre ! Plus de douce pensée, rien pour me faire plaisir ; je traîne ma houe : si elle est cassée, cela m'est égal. Lui qui, dans le battage, connaissait mes pensées, que j'avais pris pour aide dans la lande pierreuse des Clapiers ! Lui qui, en tenant le sillon, rongeait son mors, sentait si j'avais aux lèvres un refrain triste ou gai. Qui t'aurait dit, pauvre de toi ! quand nous revenions du labour, que tu tarderais si peu à vivre avec un vagabond ! à entendre une voix rauque, à être privé de tout, et, avec pour seule pitance de l'herbe, à ne pas avoir ton content ! Il est vrai que, dans la vie, une fois que nous sommes vieux, les bienfaits, tout s'oublie. Il semble que ce soit la loi ! Si aujourd'hui, à cause de ta vieillesse, tu meurs de souffrance, qu'une nuit, dans un songe, je te voie autrement ! Beau Roubin, si je te plains, si j'en ai des frissons, je n'ai personne qui m'accompagne en faisant ma chanson. Dans mon vieux pays d'Arles, si dans mes terres je t'ai chanté, qu'on parle de toi, car tu l'as bien mérité.

Notice

Charloun Rieu pleure son mulet Roubin, vendu pour dix écus à un homme au nez crochu. Il égrène les scènes de labour et de battage où l'animal semblait comprendre ses pensées, et mesure combien l'étable et les champs lui paraissent vides sans lui. Le timbre indique un air « De la Sologne », mélodie empruntée pour porter cette complainte rurale. Le ton est celui du regret tendre, teinté d'amertume envers l'ingratitude des hommes qui oublient vite les bienfaits.

Mots notables

ProvençalFrançais
caracohomme au type gitan, errant
margaimors du harnais (forme dont le sens précis reste incertain)
baucoherbe, fourrage
sadoucontent, rassasié
boumianbohémien, vagabond (forme non attestée dans nos dictionnaires, traduite au sens courant)
eissadohoue
batudobattage du grain
greslande pierreuse

Source : Charloun Rieu, Li Cant dóu terraire, 1897, chanson n° 1. Domaine public. Numérisation : https://biblio.cieldoc.com/libre/integral/libr0278.pdf. Transcription et mise en forme par Lingua Nostra.